« Comment supporter le regard des autres sur mon corps? Je n’aime pas mon corps de femme. J’ai toujours l’impression de n’être pas assez belle, pas assez bien… » Combien de jeunes filles, de jeunes femmes, vivent sous cette pression du regard de l’autre, des hommes, et s’en sentent blessées, au point de perdre l’estime de soi.

Il a fallu quatre ans à Celia Bullwinkel pour créer et réaliser « Sidewalk » (« Trottoir »), un court-métrage cruel et plein d’humour sur le corps d’une femme, tout au long de sa vie de femme. L’idée est simple et efficace: tout en marchant sur un trottoir, métaphore de la vie, une femme traverse les différentes périodes de vie, de l’enfance au grand âge. Et c’est l’histoire de la relation qu’elle a avec son propre corps qui nous est contée.

Polémique autant que primé (2014 Winner Best animation), ce petit film nourrira utilement vos animations à destination des jeunes, ou des adultes, sur la beauté, le regard des autres, l’estime de soi, le vieillissement…

Pour analyser « Sidewalk » avec les jeunes

Le court-métrage se découpe en 17 tableaux.

  1. Fillette: la petite est envoyée par sa mère sur le trottoir. Elle sautille, enjouée, souriante. Exposée aux publicités mettant en scène des corps de femmes séduisants, elle imite leur démarche de star pour devenir une « Big Girl ».
  2. Grande fille préadolescente: elle a perdu son sourire, son corps s’est allongé, elle le regarde avec perplexité.
  3. Jeune fille pubère: sa poitrine a poussé, elle la regarde puis la cache, inquiète.
  4. Jeune fille renfrognée: vêtue d’un jogging, le visage fermé, elle semble en colère et donne un coup de pied dans une boîte de conserve.
  5. Jeune femme dont les fesses se sont arrondies: elle regarde ses fesses rebondies, surprise, et n’arrive pas à en détacher le regard.
  6. Jeune femme apprêtée: après une longue période sans sourire, elle semble avoir retrouvé la joie et apprécier son corps. Elle porte une robe et des bottes roses à talons, très ajustées.  Elle marche dans un parc et les hommes se retournent sur elle, la sifflent. Agacée par le regard qu’ils portent sur elle, elle finit par frapper d’un coup de journal un homme [aveugle].
  7. Jeune femme habillée en serveuse: elle porte des vêtements liés à sa fonction et se concentre, peu rassurée, sur son plateau de boissons. Mais son regard est attiré par les boutiques, le long du trottoir.
  8. Businesswoman: vêtue d’un tailleur jaune, portant un attaché-case, elle sourit et marche avec assurance… jusqu’à ce qu’elle heurte un homme, sur le trottoir, qui la regarde dans les yeux.
  9. Femme enceinte: le tailleur est loin car la voici portant un grand T-shirt violet, enserrant un gros ventre de fin de grossesse. Ses traits sont tirés, son expression soucieuse. Elle suite du regard une jeune femme svelte qui fait un footing sur le trottoir et semble se désoler de ce qu’est devenu son corps à elle.
  10. Maman: à moitié courbée, elle pousse une poussette. Ses cheveux pendent, son visage est marqué par la fatigue, tandis que son bébé hurle.
  11. Femme d’âge mûr: elle est devenue une femme d’âge mûr et s’est arrondie. Sa poitrine est ample, elle a du ventre, elle n’est pas à l’aise dans son corps. Son fils, devenu adolescent, la suit les yeux rivés à sa tablette.
  12. Femme sportive: se reprenant en main, elle court sur le trottoir, mais s’essouffle vite. On ne voit plus ses formes rondes.
  13. Femme de 60 ans: les formes rondes sont revenues, avec quelques rides supplémentaires au visage. Des hommes la croisent, sur le trottoir, et elle s’étonne qu’ils ne la regardent pas. Comme si elle était devenue invisible. Perplexe, elle passe devant une vitrine « Sexy » qui lui donne une idée.
  14. Femme de 60 ans sexy: elle porte un débardeur rouge moulant, un maquillage voyant, de grands anneaux d’oreilles, et déambule en roulant du postérieur. Les passants sont médusés. Elle croise un miroir, qui lui renvoie son image, et la fait douter de son style.
  15. Grand-mère: habillée et coiffée de manière vieillotte, elle subit ses formes qui s’affaissent dangereusement.
  16. Vieille dame: portant des lunettes, la mine déconfite, elle regarde passer un couple de jeunes. Puis elle tombe sur une fillette, arrêtée sur le trottoir. Elle noue la conversation, mais elle voit que la petite refuse d’avancer. La vieille dame a alors une idée: elle propose à la petite de l’accompagner, en lui donnant la main. La fillette accepte, souriante, et la vieille dame sourit elle aussi.
  17. Très vieille dame: elle marche maintenant avec une canne, mais elle tient toujours la main de la fillette, qui a grandi. La fillette s’arrête et se regarde, heureuse de son corps. Elle remercie et salue la très vieille dame, pour continuer sa propre route. La vieille dame sourit, et reprend elle aussi sa route, seule et apaisée.

 

Pour animer un atelier sur le regard des autres et l’image de soi

-Dans quel état vous sentez-vous après cette projection? [déprimé-e, triste, amusé-e, content-e, étonné-e, énervé-e…]

-A votre avis, de quoi parle « Sidewalk »?

-Que représente le trottoir?

-Quelles sont les étapes de vie, les tableaux, qui vous ont marqué-e-s?

-Vous reconnaissez-vous dans un des tableaux? Ou reconnaissez-vous des femmes de votre connaissance?

-Globalement, quelle relation cette femme a-t-elle eu avec son corps? [une relation souvent inquiète, insatisfaite]

-Fillette, elle démarre joyeuse et insouciante. A votre avis, pourquoi sa croissance complique-t-elle la relation qu’elle a avec son corps?

-La grossesse [tableau 9] semble déformer son corps, et la rendre malheureuse. Est-ce toujours le cas?

-Quand les hommes la regardent alors qu’elle marche dans le parc [tableau 6], pourquoi s’énerve-t-elle?

-Quand les hommes ne la regardent pas alors qu’elle a vieilli [tableau 13], pourquoi se désole-t-elle?

-A votre avis, pourquoi ne voit-on pas beaucoup son compagnon, son fils? Quel est le propos du film?

 

Pour faire réfléchir les jeunes sur la beauté

-Si vous pouviez choisir votre âge, lequel voudriez-vous avoir? Pourquoi?

-Dans un article du journal ThinkProgress, la créatrice de Sidewalk, Celia Bullwinkel, raconte l’histoire suivante: « Ma mère possédait des livres féministes. J’en ai trouvé dans la cave quand j’étais adolescente. Et c’est là que « Sidewalk » a commencé. Dans le premier chapitre d’un de ces livres, c’était il y a 20 ans, on avait fait une enquête et demandé à des femmes: « Si vous pouviez avoir n’importe quel âge, quel âge voudriez-vous avoir? » La plupart ont répondu: « Entre 18 et 21 ans ». Et une femme dit: « Moi je préfère avoir 50 ans, parce qu’on est plus libre. Les autres ne me regardent plus comme un objet sexuel, ils me prennent pour ce que je suis, comme une personne ». Et moi, j’ai trouvé ça étonnant. Etonnant que notre sexualité soit si liée à ce que nous sommes comme personne que nous ayons comme l’impression de nous perdre nous-même. » Comprenez-vous ce que cela signifie? Qu’en pensez-vous?

-Qu’est-ce qu’être beau/belle?

-A votre avis, faut-il se plaire à soi-même? Comment?

-Faut-il plaire aux autres? Qu’est-ce que ça implique?

-Est-ce dur d’être une femme? Dur d’être un homme?

-Dans ce court-métrage, on voit des vitrines, des affiches… quel est le rôle de la publicité, des médias, dans le rapport que les femmes nouent avec leur corps?

-Comment finit le court-métrage? [la très vieille dame se décentre d’elle-même, de ses complexes, et trouve de la joie à guider une autre fille sur le chemin de la vie]

-Que signifie ce rôle de la très vieille dame pour la fillette? [elle se fait passeuse, accompagnante]

-Que pensez-vous de cette fin?

-A votre avis, comment donner confiance en elle à une fille, à une femme?

-Quelle « morale » donneriez-vous à ce court-métrage?

 

aimer-son-corps-de-femme

Mes réflexions sur Sidewalk…

  • Cette femme semble miser son bonheur sur son corps. Le pari est perdu d’avance car irrémédiablement, le corps fluctue et se détériore. Le pouvoir complet sur le vieillissement du corps est impossible.
  • Le trottoir est un espace public, où l’on voit, où l’on donne à voir, où l’on est exposé. Ce n’est pas un espace privé. Où est la vie intérieure de cette femme? Où son ses projets, ses aspirations, ses désirs? N’est-elle qu’une enveloppe?
  • Le trottoir est un « à-côté » de la route. Peut-être cette femme est-elle « à-côté » de sa vie? Peut-être ne marche-t-elle pas sur sa route?
  • Où sont les regards d’amour posés sur elle? Les hommes la considèrent comme un objet sexuel. Son fils ne la regarde pas. Une exception cependant: son compagnon, qui la regarde dans les yeux.
  • La solitude est un des handicaps de cette vie. La solitude qui mène à une forme de nombrilisme permanent: le regard de cette femme se porte le plus souvent sur son corps, il est peu orienté vers l’avant. C’est d’ailleurs la rupture de la solitude qui semble donner un sens à la vie de la très vieille dame. Elle retrouve le sourire quand elle se sent utile.
  • La fin est ambiguë: la très vieille dame envoie-t-elle la fillette sur un itinéraire de vie semblable aux siens, dans une sordide répétition, ou la rend-elle capable de mener une vie plus autonome, plus joyeuse?

 

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